Texte extrait du catalogue de l'exposition
Louise Bescond - Reliures
4 avril - 18 mai 2013
Librairie Nicaise

Ses premières reliures portaient l’énigmatique signature de « Louise B. ». C’était en 2008. Parisienne, elle s’était expatriée comme d’autres en Belgique, trois ans plus tôt, mais pour une raison ici hautement avouable : parfaire sa formation de relieur à la prestigieuse école de La Cambre.
Aujourd’hui, elle est définitivement établie en Belgique, y possède un atelier et elle signe ses reliures dans une graphie élégante et sûre : « Louise Bescond ». Je ne doute pas que son nom vous sera très vite familier, qu’il vous sera même indispensable. Voici donc quelques mots de cette jeune femme discrète au regard clair et à la main si inspirée, dont le parcours nous éblouit de son éclat, de sa fulgurance.

Elle ne savait pas qu’on pouvait être relieur, une profession dont elle ne connaissait pas l’existence jusqu’à ce jour de désœuvrement et d’incertitude sur l’avenir, où Louise Bescond poussa par hasard les portes de l'École Estienne. Là, ce fut le coup de foudre : l’atelier, l’odeur du cuir, les outils, tout lui plut et lui rappela son grand-père orfèvre. Elle sut alors qu’elle ferait de la reliure son métier.
Après deux ans d’apprentissage à l'École Estienne auprès d’Odile Douet et de François Brindeau en reliure, de Claude Ribal en dorure, elle décida de se perfectionner dans la rigoureuse école de La Cambre, auprès de Liliane Gérard.

Il est toujours intéressant lorsqu’on se penche sur la vie de quelqu’un de repérer le moment où l’individu tue son père – ici sa mère, pour voler de ses propres ailes. Très marquée par la perfection, la technicité et la méticulosité de Liliane Gérard qu’elle admire au plus haut point, Louise Bescond ne rêvait toutefois que de s’en démarquer, de s’en défaire, jusqu’à contrecarrer cet univers trop « sacré » et consacré, pour la débutante qu’elle était.
Le résultat est violent et plutôt culotté. En réaction à la délicatesse des papiers kromekote peints à la main par Liliane Gérard et à ses reliures en box, qu’il faut manipuler avec les plus grandes précautions, Louise Bescond chercha à maîtriser l’érosion du cuir, à le défigurer, à le maltraiter. Elle eut alors l’idée, avec la complicité d’un ami graveur à La Cambre, d’appliquer sur du veau à tannage végétal une plaque de cuivre gravée à l’eau-forte et à l’aquatinte, une plaque dont l’originalité est qu’elle est très profondément mordue à l’acide – plus qu’il n’est d’ordinaire admis lorsqu’on pratique la gravure.

Toutes ses premières reliures sont ainsi exclusivement des veaux estampés selon ce procédé, souvent monochromes, aux couleurs sourdes, noir, gris, brun, mastic, à l’ombre mouvante, au relief inégal, au touché grenu et accidenté. Un tableau somptueux, d’une sobriété et d’une élégance extrêmes, évoquant tour à tour la corrosion des sculptures de Richard Serra, la rugosité des compositions de Dubuffet ou de Tapies, et qu’on est prié de « toucher », selon la fameuse injonction de Marcel Duchamp de 1947.
C'est ainsi qu’elle relia par exemple Strophes pour se souvenir de Louis Aragon, où le cuir semble prématurément vieilli et érodé. Puis elle compliqua ses estampages, en y ajoutant des matériaux aussi divers qu’insolites : sable, plumes, cheveux.

Tandis qu’elle affirmait son langage, Louise Bescond élargissait également son vocabulaire. Tout en gardant cette base de veau estampé, elle y superposa des décors raffinés constitués par exemple d’un semis incomplet de petits points dorés (Des Hirondelles et autres oiseaux...) ou d’un semis de 405 carrés dorés et à froid (L’invité des morts) dont le décor se prolonge et meurt sur les contre-plats et les gardes.
Sa recherche actuelle tourne autour des décors dorés et mosaïqués de matériaux précieux tels que le galuchat et le box, ou peints à la gouache, selon un motif de dentelle de cercles et de rayons (Trois poèmes d’Alvaro de Campos), qui créent un contraste étonnant avec l’aspect érodé et granuleux de ses veaux estampés.
Tandis qu’à ses débuts, Louise Bescond confinait les couleurs éclatantes aux gardes qui vous sautaient au visage lorsque vous ouvriez le livre, elle ose désormais habiller les plats de rouges et de verts subtils et harmonieux, comme le magnifique Iguanes et moines.

Le chemin parcouru par Louise Bescond en quatre ans est déjà long. Des libraires et des amateurs n’ont pas attendu la fin de ses études pour lui confier des livres, pour la plupart des éditions illustrées du XXe siècle. Elle jouit désormais d’une petite clientèle fidèle, des deux côtés de la frontière, et attend certainement beaucoup de ce premier rendez-vous avec le public parisien.
Quel sera son jugement, son regard sur cette proposition plastique, technique et toujours respectueuse du livre ?
Louise Bescond vit certainement cette exposition comme une occasion de se poser enfin, de faire le point sur toutes ces années de recherche et de créativité. Depuis un an d’ailleurs, elle a senti le besoin de mettre de l’ordre dans ses archives, de classer ses dossiers de commandes, de ranger ses essais les plus divers, et même de minuter ses tâches, d’être pour elle-même un terrain d’observation.

Gageons que vos manifestations d’intérêt et de curiosité pour son univers délicat et sensible l’encourageront à aller plus haut encore, vers plus d’audace, de liberté et de beauté.

Marie Minssieux-Chamonard
Conservateur à la Réserve des livres rares
Bibliothèque nationale de France


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